Comme disait Henri Guillemin en paraphrasant Bergson, Jean-jacques Rousseau est par excellence, l’homme que l’on discute le plus, sans le connaître.

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Les documentaires, biographies et autres récits ne manquent pas, pour en témoigner, ou pour déroger à la règle. Cependant, il est une constance dans l’ensemble de ces documents sur Rousseau, qu’ils prétendent le connaître ou non, très peu d’entre eux nous parlent du message philosophique, politique et spirituel qu’il laisse à la postérité.

 

 

 

 

Dans ce domaine, je vous conseille une vidéo de référence sur « Le citoyen de Genève » d’Henri Guillemin, en deux épisodes:

Récemment, pour la commémoration du tricentenaire de la naissance de Jean-Jacques, L’historien d’Europe 1 Franck Ferrand nous faisait la grâce d’un épisode sur Rousseau aussi subversif qu’un prime-time de télé-réalité.

En effet, sur 38 minutes de radio, pas une seule phrase sur les fondements philosophiques, politiques et spirituels de sa pensée. Après 18 minutes passées à nous raconter les anecdotes de sa vie privée avant son arrivée à paris, le journaliste nous parle de sa rivalité avec Voltaire, mais sous un angle très « gentil » .

Dans sa description de Rousseau, faite d’anecdotes sexuelles et amoureuses, le présentateur utilise principalement le lexique du passé (retour vers l’ancien, retour en arrière, pensée antique, etc…) pour décrire les idées de Jean-Jacques, sans pour autant les présenter.

Pour finir, dans l’ensemble, il nous dépeint le portrait d’un vagabond, toujours perdu dans la société et dans ses choix, à la vie sexuelle débridée, aux aventures multiples, comme un homme errant fait de contradictions et ne maîtrisant jamais vraiment ce qu’il fait.

Enfin, l’auteur finit ce récit par des anecdotes graveleuses sur sa vie personnelle décalée, comme il avait commencé. Il ne prononcera aucuns mots sur la remise en cause des structures sociales et spirituelles faite par Rousseau, encore valable aujourd’hui.

Afin de rétablir cet oubli, ce n’est qu’un oubli bien-sûr, il est évident que ces éléments n’ont pas été volontairement cachés aux auditeurs d’Europe1, car c’est une radio Libre du groupe Lagardère, c’est de ce message, que nous a légué le « citoyen de genêve« , dont nous allons parler ici.

Nous allons passer sur les éléments biographiques car ce n’est pas l’objet de cette page, ceux-ci sont facilement trouvables sur internet et dans les reportages TV, nous racontant tous ça avec beaucoup de détails.

Alors, quelle est la pensée de ce philosophe du siècle des Lumières?

Franck Ferrand, sur Europe 1, dans cette très belle biographie de Rousseau nous la résume ainsi (ce sont d’ailleurs presque les seuls mots prononcés à ce sujet dans l’épisode) « Dans la société super sophistiquée de l’époque, Rousseau nous dit que rien n’est mieux que de se balader tout nu dans la nature, que la société corrompt les hommes » le tout agrémenté de la théorie centrale de sa pensée selon le journaliste, comme pour justifier son propos : La théorie « Du bon sauvage » de Jean-Jacques.

Bon, alors, au delà de la simplicité et même du ridicule de cette phrase, celle-ci est très éloignée de la réalité.

Le bon sauvage

Dans ses recherches philosophiques et spirituelles, Rousseau pense que l‘homme est bon par nature, qu’il existe des « bons sauvages » et que c’est la société qui corrompt les hommes. Mais ce point de vue va évoluer au fil du temps. Répéter aujourd’hui avec autant d’ardeur cette théorie du bon sauvage de Jean-Jacques est une erreur, puisque lui-même au fil de sa vie va la réfuter totalement.

Au bout de sa démarche, il va conclure que tous les hommes ont en eux quelque chose d’abstrait qui tend vers le bien. Sans concertation, il rejoint la théorie de Pascal et de « Cela que l’on appelle Dieu » , de cette aspiration abstraite vers le bien présent en chacun de nous. ils nous disent que l’existence temporelle de l’homme n’est pas toute entière, et qu’une partie de nous est ailleurs, abstraite, invisible et inimaginable. Rousseau tempère ce propos, en y ajoutant la réflexion suivante: Si l’homme est bon par essence, celui-ci n’en est pas moins imparfait, et dans cette imperfection réside une part dans chacuns de nous qui tend vers le « mal » , et que notre vie consiste à combattre cette partie de nous qui nous éloigne du bien, de veiller à ne pas la suivre. C’est une des valeurs fondamentales du christianisme, et c’est ainsi que Jean-jacques dit « Je suis chrétien » .

« Je suis chrétien » : Jean-Jacques et le christianisme

Oui, Rousseau affirme, haut et fort, « Je suis chrétien » et c’est bien là le fondement de sa pensée et de sa philosophie. Ce point dérange énormément tous ceux qui parlent de lui, de ses amis, qui jettent le voile sur ce point, à ses ennemis, dérangés qu‘il dise ce que eux prétendent penser en matière de religion. Pourtant, c’est une source de réflexion incomparable pour qui voudra l’entendre.

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Il conçoit le christianisme non pas comme quelque chose qui peut tenir le peuple en respect, derrière des arguments religieux, mais comme un mouvement philosophique et spirituel, qui comprend dans ses bases même de quoi libérer et affranchir les classes populaires, et ainsi en finir avec les structures sociales dont ils sont les victimes. il trouve dans le christianisme toutes ses critiques des structures sociales et le fondement d’une société nouvelle, démocratique et égalitaire, inspiré des propos du Christ.

Il refuse la mythologie chrétienne, sa théologie. Il pense que l’apologie par les miracles de la théologie est un obstacle à la croyance. Pour lui, le christ n’est pas dieu, mais il reconnaît une autorité divine à l’évangile et concède que, selon lui, il y avait une vertu plus qu’humaine dans la conduite de Jésus, et une sagesse plus qu’humaine dans ses leçons.

Il pense que la prière est inutile, il dit « auprès d’un dieu juste, la meilleure manière de demander, c’est de mériter d’obtenir », cependant, il reconnaît se joindre volontiers à ceux qui prient. Alors qu’il dit qu’il est chrétien, les « catholiques » présents et passés lui vouent une haine invraisemblable, car il a commis le pire des péchés pour eux, il a attaqué l’arche de la société, l’inattaquable, l’ARGENT.

Pourtant, Rousseau est le seul philosophe à défendre les idées chrétiennes, au point qu’il déclara que le plus important de tous les livres, est la Bible.

Rousseau et ses ennemis

Ils sont nombreux, à avoir œuvré pour que le citoyen de Genêve ne puisse plus nuire. Nuire à quoi? aux structures sociales biensur, et aux idées qui la conforte.

Le petit conseil de Genêve, organe législatif de la république du même nom, l‘interdira sur son territoire, sous peine d’arrestation, le parlement de paris ira jusqu’à demander son arrestation, et Voltaire et l’encyclopédie iront jusqu’à espérer qu’il soit supprimé purement et simplement. Voltaire et l’encyclopédie ont construit l’anti-thèse de la théorie sociale de Rousseau, lui qui espérait une société juste, basée sur la vertu, où le peuple serait souverain de son destin, et libre, les autres projetaient une société libérale, basée sur les activités mondaines pour les uns, et le travail dur pour d’autres, sur fond d’inégalité sociale banalisée.

Voltaire avait la maxime suivante « une société bien organisée, est une société où le petit nombre, fait travailler le grand nombre, est nourri par lui, et le gouverne » .

La souveraineté du peuple

Rousseau défend l’idée d’une démocratie où le peuple est souverain, de lui-même et de son destin, par opposition à l’oligarchie et à la monarchie.

D’abord il explique qu’il ne peut y avoir de souveraineté populaire, et donc de démocratie, sans souveraineté nationale. C’est à dire qu’aucun peuple ne peut prétendre être souverain s’il n’a pas exprimé les limites géographiques de sa souveraineté. Si celles-ci sont abolies, alors plus aucune souveraineté populaire n’est possible, et c’est alors le chemin ouvert au libéralisme mondialisé.

Cette souveraineté populaire s’exprime selon lui par la volonté générale, qu’il distingue de la volonté de tous comme suit:

  • La volonté générale: Ensemble, accord instinctif des volontés allant vers le bien de tous les individus, conscientes ou inconscientes.
  • La volonté de tous: Somme, accumulation de volontés individuelles, parfois injustifiables et mal-intentionnées, égoïstes et individualistes

Il pense que pour rassembler les deux, il faut un législateur. Dans le contrat social, et plus tard dans sa vie, il reviendra sur cette notion, la réfutant, et considère que pour faire aller la volonté de tous dans le sens du bien, il faut agir sur chaque individu, les faire changer d’esprit et de cœur, leur faire comprendre ce qu’ils sont substantiellement et ce à quoi ils aspirent.

Avant de prétendre leur faire connaître ce à quoi il aspire, il faut leur ouvrir les yeux sur la réalité, sur l‘iniquité sociale du présent, Je cite « qu’ils prennent conscience de leurs situations d’exploités » .

Dans l’ordre social capitaliste, il n’est de souveraineté que pour ceux qui ont les moyens de se l’acheter.

« Le riche tient la loi, dans sa bourse »

En effet, Rousseau est très critique des structures sociales en place. Il trouve inadmissible qu’un petit nombre de gens exploitent un grand nombre d’autres hommes pour s’assurer une existence luxueuse. Le luxe est mortifère selon lui, je cite « Le luxe nourrit peut être cent pauvres dans nos villes, mais il en tue de faim cent milles dans nos campagnes » . il juge les riches comme responsables des inégalités sociales « Tout privilège au profit des particuliers qui les obtiennent est à la charge de la nation » . il ajoute que si les choses sont ainsi, c’est parce que les bénéficiaires de l’ordre social en place sont aussi ceux qui œuvrent pour son maintien, et qui occupent les postes d’influence pour le permettre.

Symboliquement, il comparera le petit conseil de Genêve (composé de nombreux banquiers) à un conseil d’administration.

Pourquoi tant de haine?

Rousseau est probablement, sans vraiment le savoir, à l’origine du « chrétien-socialisme » ou socialisme chrétien, en France. En tant que tel, à cette époque de l’histoire, beaucoup de puissants, tout bénéficiaire du désordre social qu’ils étaient, avaient très peur de l’influence qu’il pouvait avoir sur « les rues basses » est c’est surtout pour ça, qu’il a subit, et subit encore, tant de haine autour de lui. Voltaire commentait ainsi la philosophie de Jean-Jacques : « c’est la philosophie d’un gueux, qui voudrait que les riches soient dépouillés par les pauvres ».

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En compagnie d’autre penseurs chrétiens-socialistes, comme Simon Bolivar, il inspirera de nombreux politique issus de ce mouvement au fil de l’histoire du monde : Robespierre, Jean Jaurès, Jean Moulin, et plus récemment Hugo Chavèz et le Socialisme Bolivarien en Amérique latine.

Rousseau ne serait-il pas encore avec nous, aujourd’hui?

Le monde d’aujourd’hui est, fort heureusement, bien organisé et gouverné ! Les dirigeants savent ce qui est bon pour « la France » et « le peuple ». Ils savent appliquer avec virtuosité « les réformes nécessaires » (Voir l’épisode sur les « réformes » vu par le stagirite), quitte à parfois passer pour autoritaires. Dans ce contexte, nous comprenons qu’il ne faut point enseigner au petit peuple les préceptes de Rousseau.

En effet que penser d’un homme qui disait « Il y a souvent plus de stupidité que de courage dans une constance apparente1 » ? Que penser de lui, dans un pays qui applique la même doxa néo-libérale depuis 1983, et dont les dirigeants vont de 49.3 en 49.3 pour transformer le code du travail en code de l’esclavage ? Que penser de cela dans un pays où les médias parlent de courage politique lorsqu’il s’agit de recul social et d’appauvrissement ?

Mais il y a pire, bien pire même! Ce Rousseau fût également l’instigateur de la violence révolutionnaire d’un Robespierre, des coups de gueule de Jean Jaurès, lâchement assassiné, et d’une pensée populacière uniquement souhaitable pour les gueux, les rues basses! Ne disait-il pas « Vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne. »2Et le mérite, hein, le mérite? S’il veulent des fruits et de la terre, il n’ont qu’a travailler ! Avec des penseurs comme ça, il n’est pas étonnent que notre pays finance des assistanats à 450€/mois et sombre dans le chaos ?(comme dirait M. Arnault) -ironie bourgeoise-

Mais restons joyeux et optimistes, car après tout « Les lois sont toujours utiles à ceux qui possèdent et nuisibles à ceux qui n’ont rien. »3 Cependant rassurez-vous amis pauvres, nous sommes généreux, et bons :

« La feinte charité du riche n’est en lui qu’un luxe de plus;

il nourrit les pauvres comme des chiens et des chevaux. »4

1 dans « Julie, ou la Nouvelle Héloïse » de Jean-Jacques Rousseau (1761)

2 dans « Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes » de Jean-Jacques Rousseau (1755)

3dans « Du contrat social » de Jean-Jacques Rousseau (1762)

4dans une lettre à M.Moulton de Jean-Jacques Rousseau (à Montmorency le 29 janvier 1760)

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