« Je suis un homme complet, ayant les deux sexes de l’esprit » (Petitier, 2000 : 117).

Nous voilà la personne que « l’historien » et « l’éducateur, » Jules Michelet, croit et déclare être (Kogan, 2006 : 1, 2). Cette manière particulière de penser nous indique qu’il se considère plus élevé que l’être humain normal et qu’il considère l’intellectualité au croisement du corps sexué et de l’esprit. On pourrait même dire qu’il se compare à Jeanne d’Arc ou qu’il estime avoir le même trait rare et exemplaire qu’elle, voyant que, comme le décrit Barthes, ce n’est pas sa féminité pure qui rend Jeanne d’Arc héroïne mais plutôt qu’en tant que femme, elle connaît les deux sexes de l’esprit (Barthes, 1987 : 179). Dans Jeanne d’Arc, on ne peut alors que questionner et analyser la supériorité sociale et la suffisance chez lui et dans le style de ses écrits. Cet œuvre historique nous apprend non seulement plein de choses sur Jeanne d’Arc mais on trouve peut-être aussi plus de preuves crédibles sur la personne qui était Michelet, qui, en tant qu’historien, prend presque la place de ce qu’on imaginerait avec un homme politique aujourd’hui et qui « représente aujourd’hui encore la voix de la France républicaine, romantique et nationaliste » (Kogan, 2006 : 1). Vue qu’il écrivait en 1839, une période de tension extrême Anglo-française, comme le décrit Guillemin (1973 : 249), il s’est servi de l’historiographie comme moyen de « prendre en compte le passé pour orienter la France vers l’avenir » (Kogan, 2006 : 2). Ceci comprend un manque de respect, une humiliation et un sexisme vers la femme ; une théâtralisation du récit de Michelet, dans lequel il « écarte » des sources et documents et en dernier, une représentation qui convient bien à Michelet, de Jeanne comme fondatrice de la patrie française (Laurent, 1928 : 1155). On arrive à constater que l’ensemble de ces éléments est truffé avec des preuves de supériorité sociale et de suffisance.

Pour commencer, examinons l’humiliation de la femme dans le récit de Michelet. Michelet met beaucoup d’accent sur la « vie virginale » de Jeanne d’Arc (Michelet, 1974 : 52). On ne peut que remarquer l’utilisation dominante, frappante et répétitive du nom « vierge », qui, par exemple, apparaît trois fois dans deux phrases courtes de suite quand on parle de l’importance de vérifier que Jeanne était bien vierge (Michelet, 1974 : 62). Michelet se sert de ce mot non seulement pour la décrire mais aussi pour la définir. Il dit que Jeanne était « Prisonnière de guerre, fille, si jeune fille, vierge surtout » (Michelet, 1974 : 92). On se demande pourquoi le fait qu’elle soit « vierge » domine cette liste avec l’adverbe clé, « surtout, » qui montre qu’avant toute chose, sa virginité était primordiale mais il paraît que « c’était cette virginité qui faisait sa force, sa puissance » et que c’est alors pendant l’humiliation de la femme qu’elle affirme son pouvoir (Michelet, 1973 : 137). Guillemin affirme que Michelet était toujours susceptible de se faire avoir par la mésinterprétation (Guillemin, 1973 : 66). Michelet assure que si, à Rouen, Jeanne ne voulait pas utiliser son titre assumé, « la Pucelle, » c’était « par un caprice de modestie féminine » (Michelet, 1974 : 109). Il paraît qu’il suggère qu’elle ne voulait pas utiliser un mot si suggestif devant le clergé, qu’il a cru à la mésinterprétation que « la Pucelle » voulait, dans le cas de Jeanne d’Arc, dire « vierge » quand en fait, elle était tout simplement « la petite servante de Dieu ».

On voit que l’estime qu’a Michelet pour Jeanne change en fonction des évènements dont on parle. Parfois, il la glorifie dans une rhétorique exagérée, comme le prétend Barthes (1987 : 186) et comme on voit quand Michelet déclare que « la Patrie chez nous est née du cœur d’une femme » (Michelet, 1974 : 46). Quand elle n’est pas idolâtrée en tant que « femme », il paraît que Michelet voudrait presque qu’on la prenne pour l’idiote du village en tant que « pauvre et simple fille » (Michelet, 1974 : 138). Cette alternance entre les termes « femme » et « fille » brouille laquelle elle était vraiment et entièrement au moment de sa mort et le si grand écart que crée Michelet quant à la définir entre ses moments de puissance et de faiblesse semble suffisant et sexiste.

Si déjà il y a un fossé entre ce qui fait une « femme » et une « fille », il y en a encore un plus grand entre la féminité et la masculinité. On nous dit que quand des hommes sont allés entendre l’histoire de Jeanne, « ils pleuraient tous comme les femmes » (Michelet, 1974 : 63). Cette comparaison entre homme et femme et l’accent qui est mis sur le fait de pleurer soutient que c’était normal que les femmes pleurent et que cela ne vérifiait pas grand-chose. C’est pourtant quand les hommes se mettent à « pleurer, » à [sangloter] et à [larmoyer] qu’on nous révèle la vérité et la vraie tristesse de l’affaire (Michelet, 1974 : 147). Il y a cette hiérarchie où les femmes sont moins valorisées que les hommes et où le langage « petit-bourgeois » de Michelet, comme le nomme Barthes (1987 : 157), est très saisissant.

L’histoire que raconte Michelet est celle d’une Histoire où chacun portait un titre, et avait sa propre place sur l’échelle sociale avec des « damoiselles, » « bourgeoises, » « seigneurs », « princes », « évêque[s] » pour n’en citer que ceux-là (Michelet, 1974 : 63, 90, 147). Le fait d’étudier Michelet pendant une époque où on se lance dans la lutte pour l’égalité des sexes et contre les étiquettes sociales le rend difficile de se mettre à sa place mais on sait quand même qu’en tant qu’historien, il avait « une grande liberté de (…) choisir » comment il allait construire son récit et que quelle que soit l’époque à laquelle il l’a écrit, il a beaucoup ajouté à l’humiliation profonde de la femme (Duchet, 1996 : 78).

À ceci s’ajoute l’effet de la théâtralisation dans l’œuvre historique de Michelet qu’on peut comparer à celui d’Henri Guillemin afin de montrer que « L’Histoire se met en spectacle » dans le récit de Michelet (Duchet, 1996 : 80). Michelet écrit avec une certitude notable qui, quand on l’examine, nous donne l’impression de lire un récit moins complet et objectif de Jeanne d’Arc par rapport à Guillemin, qui a une approche plus réaliste et qui passe les sources et les œuvres d’autres historiens au peigne fin. Pendant que Michelet considère des détails comme acquis dans son récit à la troisième personne, avec, par exemple, des verbes qui déclarent les sentiments de Jeanne, comme « elle eut horreur de… » et « elle se demanda si…, » la présence de la première personne chez Guillemin nous aide à mieux comprendre la complexité de raconter la vraie Histoire et à ne pas se faire avoir par l’interprétation d’une seule personne (Michelet, 1974 : 54). Guillemin rajoute des choses comme « je pense que » et « j’assume » qui montrent qu’il y a certains détails dont on ne peut pas être certain (Guillemin, 1973 : 49, 53). Ceci lui donne l’air moins suffisant et pompeux que Michelet en tant qu’historien.

La « théâtralisation des situations » chez Michelet est rendue particulièrement suffisante quand on découvre qu’il n’a pas vérifié ses sources et que la vérité n’est pas en fait ce que Michelet nous fait croire. L’histoire du tailleur qui vient prendre les mesures de Jeanne en prison, en première lecture, nous paraît très dramatique quand on lit « il mit sans façon sa main sur elle, sa main de tailleur sur la main qui avait porté le drapeau de la France…, elle lui appliqua un soufflet » (Michelet, 1974 : 138). Ici, il semble que Michelet met encore de l’accent sur l’échelle sociale et qu’il questionne comment quelqu’un aussi insignifiant qu’un tailleur pourrait oser toucher Jeanne, que, ici, il décrit d’une manière hyperbolique et met sur un piédestal. Après tout, il n’a touché que sa main, ou c’est cela qu’on pense. Guillemin éclaire la situation, et nous apprend que François de L’Averdy avait mal lu le texte latin et avait confondu le mot latin mamum (main), qui n’a pas du tout été dans le document de base, avec le mot mammum (sein), ce qu’a vraiment touché le tailleur (Guillemin, 1973 : 26). Comme Michelet n’a pas du tout pris en compte le document original, il a cru les propos d’Averdy et est tombé dans le piège de la fausse information et a rajouté à « l’effet théâtral » de son récit (Laurent, 1928 : 1155). Ceci explique beaucoup mieux la réaction de Jeanne de donner une gifle au tailleur et tache aussi la crédibilité de Michelet et comment on le respecte, surtout en tant qu’historien qui donne l’impression de tout savoir. Bien que Guillemin sache critiquer, il sait aussi reconnaître ce qui est, et donc ne se considère pas meilleur que les autres. On a l’impression, quand on lit l’œuvre de Guillemin, d’être absorbé par l’Histoire de la vie de Jeanne d’Arc pendant que l’incrédibilité de Michelet ainsi que son approche présomptueuse mènent à croire qu’on n’a qu’une histoire de la vie de Jeanne d’Arc. Si Michelet est bien « un homme complet, » Guillemin lui fait tomber de son piédestal avec son récit plus complet.

Pour achever, prenons Michelet comme porteur de la patrie et du nationalisme. Michelet emploie non seulement une suffisance personnelle et une supériorité parmi des individus et des titres, mais aussi une supériorité nationale. Il souligne que Jeanne « aima tant la France !… Et la France touchée, se mit à s’aimer elle-même » (Michelet, 1974 : 46). Ici, il personnifie la France et en parle comme si elle était individuelle et comme si tout un pays entier, sans aucune exception parmi son peuple, s’était mis d’accord, s’était retrouvé sur la même longueur d’ondes. L’opinion qu’a Michelet de la France comme personne se renforce dans son œuvre, Histoire de France. Ici, il prétend encore plus clairement que « la France est une personne » (Michelet, 1840 : 200). Il est épris de la beauté de son pays et éprouve qu’il n’est ni « cette tête de l’Angleterre monstrueusement forte d’industrie et de richesse » ni « le cancer de l’Irlande » (Michelet, 1840 : 200). Ceci est son idée de la nation qui paraît assez extrême mais il faut bien prendre d’autres opinions du côté opposé de l’échiquier politique afin d’analyser celles de Michelet. La nation est autrement définie comme « une communauté déterminée d’individus » par Staline (1950 : 5). Ceci contredit Michelet complètement et on a du mal à le prendre au sérieux sachant que Jeanne n’a jamais eu tout un peuple entier derrière elle, jamais toute la France en tant qu’individuelle (Guillemin, 1973 : 264). Pour Michelet, Jeanne cristallise le sentiment national et on pourrait même dire que c’était lui qui a inventé Jeanne, la patriote (Guillemin, 1973 : 249). Il la peint comme si c’était elle qui a créé le patriotisme français mais il paraît que Jeanne n’a jamais détesté les Anglais en tant qu’anglais mais plutôt qu’elle s’y opposait parce qu’ils n’étaient pas chez eux en France (Shaw, 1960 : 22). En s’adressant aux Anglais, elle dit « que vous vous en alliez en Angleterre » (Michelet, 1974 : 64). Ceci explique bien l’idée de Shaw, que relève Guillemin, que Jeanne était en fait l’opposée d’une conquérante (Guillemin, 1973 : 267). On voit dans les propos de Jeanne que les valeurs de Dieu, qui, n’était pas pour la France mais pour la justice, lui avaient été inculqué, « Je ne veux (…) me servir de mon épée pour tuer personne » (Michelet, 1974 : 64). Gœrres reconnaît qu’il y a certains héros « qui sacrifièrent (…) leur vie pour (…) l’honneur de la patrie » mais trouve que Jeanne d’Arc est exemplaire dans la mesure où elle l’a fait « uniquement pour le service de l’Éternel » (Gœrres, 1843 : 421). Gœrres croit que le surnom qui convient à Jeanne « est celui d’Épée de Dieu » pendant que le récit de Michelet prend Jeanne pour une missionnaire d’armée et la présente plutôt comme « [l’]Épée de la France » (Gœrres, 1843 : 421). On voit très clairement que de différents historiens partagent de différentes opinions et que leurs propres idées ne sont pas retenues de leur écriture. Ici, Michelet embarque sur le fil de sa pensée, dominé par la suffisance et un sentiment de supériorité, afin de formuler l’esprit des citoyens pour qu’il se conforme à son propre esprit nationaliste.

Pour conclure, on peut affirmer sans se tromper que Michelet glorifie Jeanne d’une façon mélodramatique, élaborée qui joue sur ses faiblesses et qui confirme que sans sa « simplicité héroïque, » et son histoire ne nous aurait pas touchée de la même manière (Michelet, 1974 : 90). Pendant tout ce temps, l’échelle et la supériorité sociale sont mises en évidence, et on voit l’exploitation de Jeanne ainsi que le mépris des sources chez Michelet afin que son œuvre soutienne, avant toute chose, son esprit nationaliste et suffisant. On remet en question la validité de sa déclaration qui se dit « homme complet, ayant les deux sexes de l’esprit » et constate que s’il y a moyen qu’il soit « complet, » cela serait le fait qu’il ai des opinions politiques et vues humanistes très complètes et propres à soi ainsi qu’un agenda très clair et complet, représentatif de la supériorité sociale et la suffisance, en se lancant dans l’écriture de Jeanne d’Arc (Petitier, 2000 : 117).

Par Sionainn NÍ GHRÉACHÁIN

Bibliographie

Barthes, R (1987). Michelet. Toronto : Collins Publishers. 179-186.

Duchet, C (1996). Genèses des fins : de Balzac à Beckett, de Michelet à Ponge. Saint-Denis : Presses Universitaires de Vincennes. 78-80.

Gœrres, G (1843). Jeanne d’Arc, d’après les chroniques contemporaines. Paris : Firmin-Didot Frères. 421.

Guillemin, H (1973). Joan, Maid of Orleans. New York : Saturday Review Press. 49-267.

Kogan, V. (2006). Michelet : Inventaire critique des notions-clés. L’Esprit Créateur. 46 (3), 1-2.

Laurent, H. (1928). Rudler (G.). Michelet, historien de Jeanne d’Arc. Revue belge de philologie et d’histoire. 7 (3), 1155.

Michelet, J (1974). Jeanne d’Arc. Paris : Éditions Gallimard. 46-147.

Michelet, J (1840). Oeuvres de M. Michelet : Histoire de France, Volume 3. Bruxelles : Meline, Cans et Compagnie. 200.

Petitier, P. (2000). Le Michelet de Roland Barthes. Littérature. 119 (L’inscription), 117.

Shaw, B (1960). Saint Joan. 8th ed. London : Penguin Books. 22.

Staline, J (1950). Le Marxisme et la Question Nationale et Coloniale. Paris : Éditions Sociales

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